« Généralisation des promesses de gratuité, occultation de la dégradation des finances des communes… Les élections municipales de 2026 sont placées sous le signe de la République des chèques en blanc financés à crédit.
/image%2F1930432%2F20260323%2Fob_40820e_ft.png)
La campagne pour les élections municipales de 2026 a été tronquée par la guerre d’Iran, comme celle de la présidentielle de 2022 par la guerre d’Ukraine et celle des législatives de 2024 par le calendrier de la dissolution et la proximité des Jeux olympiques de Paris. Elle a été dominée par l’affichage des postures plus que par la confrontation entre les projets. Et elle a confirmé tant l’archipélisation de la société et du territoire français que l’éclatement du système politique.
De la confusion émerge pourtant une ligne directrice fondée sur le déni de la crise aiguë des finances publiques, la fuite en avant des dépenses, le mépris pour les acteurs économiques. Elle s’inscrit dans la continuité du calamiteux budget pour 2026, qui, sous couvert de réhabilitation du Parlement et de culture du compromis, a acté le consensus pour taxer plus, particulièrement les entreprises, dépenser plus et s’endetter plus. La diversité des communes comme la multiplication des partis ne favorisent pas la vision d’ensemble des programmes. Du côté des citoyens, on observe cependant la montée des préoccupations concernant la sécurité face à la montée et à la désinhibition de la violence, la qualité du cadre de vie et la propreté, la hausse de la fiscalité et la dégradation des services publics, illustrée par les agressions sexuelles perpétrées par les animateurs périscolaires de la ville de Paris.
Du côté des élus s’affirment quatre grandes tendances. L’occultation de la dégradation des finances des communes, qui va de pair avec l’envolée des taxes foncières et des impôts locaux sur les entreprises. La persistance de grands projets d’infrastructures ou d’investissements massifs dans le logement social au détriment du marché de l’immobilier. La généralisation des promesses de gratuité des transports en commun, des fournitures scolaires, des cantines, des activités périscolaires ainsi que de la distribution de chèques sociaux. La disparition des politiques d’attractivité et l’absence de prise en compte des entreprises, alors même que la désindustrialisation s’emballe et que les commerces, qui furent au cœur du développement urbain depuis le Moyen Âge, disparaissent des centres-villes.
Les élections municipales de 2026 sont ainsi placées sous le signe de la République des chèques en blanc financés à crédit. Elles poussent ainsi à l’extrême les déséquilibres de la structure territoriale de l’État, qui cumule la superposition anarchique des niveaux d’administration, l’enchevêtrement des compétences et de financement, la multiplication des surcoûts, la déresponsabilisation des élus comme des citoyens.
Les communes et les intercommunalités, parce qu’elles sont plus proches des citoyens, sont réputées moins dysfonctionnelles et inefficaces que les services de l’État. En réalité, il n’en est rien. Leurs dépenses s’élèvent à 192 milliards, soit 12 % des dépenses publiques. Leurs ressources proviennent principalement des transferts de l’État à hauteur de plus de 150 milliards par an. Au-delà de leur dette, qui atteint 263 milliards, soit 13 % du PIB, leurs dépenses de fonctionnement nourrissent le déficit budgétaire de l’État, donc la dette publique. Dans le même temps, leur pression fiscale a progressé de 700 à 843 euros par habitant depuis 2019 - alors que la croissance est très faible et que la fiscalité locale est de plus en plus concentrée, comme l’est la fiscalité nationale sur une petite minorité de la population depuis la suppression de la taxe d’habitation. Le système communal emploie par ailleurs 1,2 million de fonctionnaires, en hausse de plusieurs dizaines de milliers par an. Leur durée du travail est si faible que l’application des 35 heures permettrait d’économiser 52 000 postes ; leur absentéisme culmine à 35 jours ouvrés par an dans les villes de plus de 100 000 habitants. Et, pour faire bonne mesure, l’État subventionne leur régime de retraite à hauteur de plus de 3 milliards par an.
La faillite de la ville de Paris est le symbole des dérives de la gestion communale. Son budget s’élève à 12 milliards d’euros par an et ses effectifs à 56 000 fonctionnaires, soit deux fois plus qu’à Londres, dont la population est deux fois supérieure. La dette a progressé de 170 % depuis 2014 pour atteindre 10,6 milliards, alors que la taxe foncière a bondi de 52 %. Elle représente 4 939 euros par habitant et 38 années seraient désormais nécessaires pour l’éteindre.
La gestion communale a donc été gangrenée par le « n’importe quoi qu’il en coûte ». Elle finance par la dette, d’un côté, l’expansion sans fin des dépenses sociales et des prestations gratuites selon le principe « j’habite, donc j’ai droit » et, de l’autre, une fonction publique toujours plus nombreuse pour des services publics chaque jour plus dégradés et défaillants. Elle reproduit l’impasse de la politique économique conduite par l’État, qui planifie l’euthanasie de la production, du travail, de l’investissement et de l’innovation tout en cannibalisant l’État régalien (3,2 % du PIB) au profit de l’État-providence (34 % du PIB). Avec, pour dernière illustration, la réaction par le soutien de la demande au choc d’offre créé par la brutale hausse du prix des hydrocarbures déclenchée par la guerre d’Iran.
Les communes contribuent donc pleinement à la course folle de la France vers la faillite et ne se préparent nullement au choc financier qui va inévitablement les rattraper. La dette publique s’élève en effet à plus de 3 500 milliards d’euros et dépassera 120 % du PIB fin 2026, contre 20 % en 1980, 58 % en 2000 et 85 % en 2010. Elle est désormais insoutenable en raison de l’explosion de son service, qui passera le cap des 100 milliards en 2029, mais aussi de la chute de la démographie - marquée en 2025 par un excédent des décès sur les naissances pour la première fois depuis 1945 - et d’une croissance nominale de 2 % à 2,5 %, très inférieure aux taux d’intérêt (3,7 % du PIB). La France emprunte plus cher que l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Grèce, et fait désormais face à la concurrence de l’Allemagne, qui, en 2026, lèvera 512 milliards d’emprunts sur les marchés pour financer son plan de relance.
Les élections municipales constituaient un ultime test avant la présidentielle de 2027 sur la volonté des Français et de la classe politique de se saisir du sursis que leur offrent les marchés financiers pour faire la lumière sur la situation réelle du pays, débattre des voies et des moyens de son redressement, jeter les bases d’une stratégie combinant désendettement et modernisation du modèle économique et social. Tout comme le budget 2026 sur le plan national, le consensus qui se cristallise sur le plan local consiste à poursuivre la décroissance à crédit, accélérer la distribution de droits, d’aides sociales et de services faussement gratuits mais réellement ruineux, attendre le choc financier et la mise sous tutelle de la France par le FMI, la Commission et la BCE.
Au moment où l’histoire s’accélère pour basculer dans un nouvel âge des empires régi par les seuls rapports de force, la France capitule et vit au rythme d’un lâche soulagement. Elle n’a plus de stratégie économique et sociale ; elle ne dispose plus d’aucune marge de manœuvre ni sur le plan national ni sur le plan local pour investir dans la réindustrialisation, l’IA, la transition écologique ou le réarmement. La redistribution et la dette sont ses deux mamelles flétries. Elles vouent notre pays à un sévère choc financier et à un ajustement qui sera d’autant plus violent qu’il aura été systématiquement nié, repoussé et non préparé dans les faits comme dans les esprits. »
Nicolas Baverez, Le Figaro 23 mars 2026