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Décembre 1999, à Paris : Jean-Jacques Laffont, le plus célèbre des économistes français de sa génération, présente son rapport* très mesuré, est jugé blasphématoire par le parterre de hauts fonctionnaires, d’universitaires et d’hommes politiques présents. Ce n’est qu’un tollé, une suite ininterrompue d’interventions félicitant Jean-Jacques Laffont pour son « rapport remarquable » pour mieux expliquer ensuite qu’il n’a rien compris ou, pire, qu’il risque de corrompre la jeunesse française.

Que disait ce rapport ? Que les hommes politiques et les hauts fonctionnaires réagissent aux incitations auxquelles ils sont confrontés, tout comme les chefs d’entreprise, les salariés, les chômeurs, les intellectuels, ou… les économistes. Que la conception de l’État devrait en tenir compte. Esprit original et profond, Jean-Jacques Laffont ne faisait pourtant pas là preuve de beaucoup de créativité. De Montesquieu aux Founding Fathers de la constitution américaine, en passant par tous les grands constitutionnalistes et Karl Marx lui-même, la possibilité que l’État soit capturé par des intérêts particuliers au détriment de l’intérêt collectif et que dans un système démocratique la préoccupation d’être élu ou réélu prime sur toute autre préoccupation, ont toujours été le fondement même de la réflexion politique. Jean-Jacques Laffont, lui-même fort préoccupé par la chose publique (très jeune il avait renoncé à des situations confortables dans les meilleures universités américaines pour apporter sa pierre à l’édifice de l’université française, en province de surcroît), n’accusait en rien nos gouvernants. Il savait très bien que de nombreux hommes et femmes politiques commencent leur carrière idéalistes, soucieux de rendre le monde meilleur. Il savait aussi que la condamnation de la classe politique est un acte dangereux pour la démocratie qu’il faut laisser aux partis populistes et démagogues. Mais il déclencha une vague de protestations à la simple évocation de ce que nos dirigeants pouvaient être, comme tous les hommes et toutes les femmes, à la recherche de leur intérêt propre. La remise en cause du postulat de bienveillance de l’État touchait un point sensible chez les personnes qui commentaient le rapport ce jour-là.

La plupart d’entre nous à travers le monde vivons dans une économie de marché mâtinée d’intervention de l’État. Une organisation de la société que nous aimons, tolérons ou détestons, mais sans toujours nous demander si d’autres visions sont possibles. Depuis le retentissant échec économique, culturel, social et environnemental des économies planifiées, nous faisons face à une sorte de fatalisme, tempéré pour certains d’indignation. Les Français en particulier sont en manque de repères. Ils sont au monde quasiment les plus méfiants vis-à-vis du marché et de la concurrence.

Certains prônent le maintien du statu quo, voire un monde alternatif assez flou, où le marché ne serait plus au centre de notre organisation sociale ; d’autres au contraire préconisent un État minimaliste, se concentrant sur ses fonctions régaliennes : droit et fonction judicaire, maintien de l’ordre et défense nationale, fonctions nécessaires à la sécurisation du contrat et du droit de propriété nécessaire à la libre entreprise. Ces deux visions sont inadaptées à la réalisation du bien commun. »

Jean Tirole ; "Économie du bien commun" ; Presses Universitaires de France - 2016

* : Jean-Jacques Laffont, Étapes vers un État moderne. Une analyse économique http://www.cae-eco.fr/IMG/pdf/024.pdf page 117.

 

Tag(s) : #Etat, #Economie, #Institutions, #Organisation, #Politique

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